• • Un Rêve

     Il y a déjà quelques années (en 1998), j’ai fait un petit travail sur le thème suivant : « Le perfectionnement de l’homme a-t-il des limites ? »

    J’ai eu alors envie de traiter ce (vaste) sujet sous forme d’un petit conte, mettant en scène quelques figures historiques que j’aime bien, et de tenter de confronter, voire de rapprocher certains points de vue semblant parfois contradictoires. Je le livre tel que, car il est, je l’espère, lisible et recevable hors du cadre dans lequel je l’ai présenté, il y a donc près de 12 ans, même si j’ai (je l’espère aussi) une approche un peu différente aujourd’hui du même sujet. Au delà d’éventuels commentaires de mes futurs lecteurs, cela m’amuserait de vous voir reconnaître mes sept personnages réels qui, avec Théodore et Dorothée (mes deux personnages fictifs), « rempliront » l’ennéagramme à la fin de cette petite histoire ! Pour les « chercheurs » passionnés qui auront reconnu les protagonistes, un deuxième « petit jeu » : Où placeriez-vous les 7 « sages » sur l’étoile à 9 branches, sachant que nos jumeaux (Théodore et Dorothée) sont « sur le chemin » et peuvent occuper n’importe laquelle des deux niches restantes ?

    Je tiens, à votre disposition, un petit résumé bibliographique des quelques ouvrages ayant inspiré très directement cette petite histoire.

    • Un Rêve

     

    LE RÊVE DE DOROTHÉE ET DE THÉODORE

    Emmanuel et Sophie se rencontrèrent au Tabou, à la fin des années 40.

    Le tabou était, à cette époque, une boîte de nuit fort prisée par la jeunesse dorée du quartier latin, et également fréquentée par les artistes et les personnalités à la mode.

    Daniel Gélin y côtoyait Juliette Gréco. Claude Luter et Boris Vian y faisaient « le bœuf » avec leurs amis jazzmen américains. Peut-être est-ce là que Boris s’arracha le cœur en soufflant trop joyeusement dans sa trompette ?

    Emmanuel et Sophie n’étaient en rien des piliers de boîte de nuit...

    ... Leur rencontre fut aussi fortuite que cette descente inattendue au paradis des fêtards. Ils auraient eu vraisemblablement beaucoup plus de chance de se rencontrer au musée du Louvre ou dans une église lors d’un concert...

    Ils se marièrent trois mois plus tard et durent attendre près de neuf ans avant de remercier le ciel de leur accorder deux héritiers tant attendus et si désirés.

    La petite fille et le petit garçon qui naquirent ensemble ce 21 Juin 1957 furent le plus beau cadeau que la vie leur apporta.

    Les petits « hétérozygotes », inséparables dès la naissance, furent nommés « Dorothée » et « Théodore ».(en grec dans le texte).

    A l’approche de la quarantaine, âge vers lequel, dit-on, la vie commence, les deux jumeaux la menaient chacun de façon active et passionnée, mais ne cessaient de se voir pour se confier leurs petits chagrins et leurs petits tracas et pour échanger aussi sur leurs grands questionnements spirituels et métaphysiques.

    Au delà d’une pudeur bien légitime entre frère et sœur, l’affection qui les liait, et en faisait parfois, l’un pour l’autre, les deux fameuses moitiés de la même orange, leur permettait d’aborder ensemble les émois les plus secrets de leur cœur et de leur esprit.

    Enclins tous deux à la méditation et à la recherche spirituelle, ils avaient suivi des chemins différents quoique parallèles et se posaient les mêmes questions essentielles depuis fort longtemps : « Comment repousser les limites de la connaissance ? Cette vie sur cette terre avait-elle un sens et que risquait-on de trouver au bout du chemin, si chemin il y avait, et si par conséquent « bout du chemin » il y avait aussi ? ».

    Ils firent alors un beau jour une expérience semblable et simultanée qui les laissa à la fois pantois et émerveillés : Dorothée commença à rêver le même rêve que Théodore et ce songe, dans lequel ils se retrouvaient chaque soir, dura quarante nuits... et quarante jours.

    Quand ils se retrouvaient, ils n’avaient pas besoin de se raconter les nouveaux épisodes, mais ils se contentaient de les commenter ou d’y réfléchir ensemble comme s’ils parlaient d’un voyage réel ou d’une expérience tangible qu’ils auraient vécue côte à côte.

    Ils finirent par résumer les éléments essentiels de l’aventure, en y apportant le moins possible de commentaires personnels ou « a posteriori » et en firent une  première cassette dont j’eus l’honneur d’avoir la primeur et probablement l’exclusivité ayant le bonheur de les compter tous deux parmi les meilleurs et les plus chers de mes amis.

    Cette cassette tombait bien ! Je la résumai à mon tour, car elle semblait répondre en partie à une problématique personnelle, qui faisait également le sujet d’un travail que j’avais bien légèrement accepté de faire et de présenter auprès d’un groupe de recherche dont je tairai le nom. Mes deux jumeaux préférés me donnèrent l’autorisation, dans le contexte précité, d’en dévoiler la teneur, avec les précautions d’usage... Voici l’histoire :

    Dorothée et Théodore, la main dans la main, ont traversé tels Pamina et Tamino, des vallées étranges et effrayantes. Après avoir évité d’être engloutis par la terre, leur visage et leur corps sont assaillis par un vent froid et violent, puis ils doivent traverser un étang dont l’eau noire et apparemment paisible va tenter de les noyer traîtreusement ... Enfin, ils longent un couloir taillé dans la pierre et dont les parois semblent, par endroit, chauffées à blanc. Des creux dissimulés dans la roche, jaillissent parfois des langues de feu qui les frôlent dangereusement. La grotte dans laquelle ils aboutissent enfin est paisible et faiblement éclairée. Ils distinguent peu à peu sept personnages debout ou assis dans des niches creusées à même les murs qui délimitent l’espace.

    Deux niches sont vides et leur semblent destinées. Elles se font face, à l’est et à l’ouest de la grotte.... Théodore et Dorothée préfèrent rester serrés l’un contre l’autre et leur chaleur réciproque les rassure comme lorsque, que bébés, ils sortaient dans leur landau jumeau, promenés par leurs parents dans les parcs hivernaux de la capitale.

    Les niches sont disposées de façon régulière et reliées par de petits couloirs légèrement creusés dans le sol... Les lignes artificielles qui les joignent ainsi délimitent une étrange étoile à neuf branches dont tous les points ne se raccordent pas de la même façon.

    L’un des personnages de la grotte s’avance lentement et leur parle doucement :

    « Seuls, nous ne sommes rien; notre présence ensemble, ici, peut à elle seule signifier que quelques réponses tenteront d’apparaître... Nous avons décidé de venir vous rencontrer en ces lieux parce que nous avons essayé de transmettre pendant nos vies des messages universels... Toutefois, pris individuellement nous n’avons surtout pas à être adorés ou admirés, ni même à être écoutés religieusement. Nous ne sommes que des âmes de passage qui avons, comme vous, emprunté forme humaine, et qui, comme vous, sommes asservis aux passions humaines qu’elles soient créatrices d’élévation ou génératrices de chute.... Soyez vigilants, et sachez que j’avais déjà moi même dès quatorze ans compris  que la superstition est l’un des plus grands fléaux du monde, l’une des entraves dont il faut entièrement se libérer... »  L’homme, de taille moyenne, mince, un peu fragile, a les traits réguliers, des cheveux fins mi-longs... Il conclut : « on m’appelle « Krishnam », voici les autres... »

    Une petite femme au regard malicieux, un peu boulotte, mais étonnamment vive s’avance à son tour...: « Je suis Hélèna, et notre ami est trop modeste... Ce fut un grand et véritable instructeur, je n’ai moi même été qu’un très faible instrument »... Sans être belle, la femme a dû, plus jeune, avoir du charme. Mais ses traits portent les rudes marques que les vents de tous horizons ont laissées sur son visage. Un visage qui ne fut, apparemment, pas seulement griffé par les frimas des hivers multiples qu’elle traversa avec passion aux quatre coins de la planète !

    « Comment parler de perfectionnement de l’homme et de limites » - ricane-t-elle « Le jour où le premier mystique put communiquer avec l’invisible, put faire se correspondre la matière et l’esprit, il comprit qu’abandonner cette science à la profanation des masses serait la perdre... Laisser jouer les enfants avec des explosifs, et leur fournir en plus les allumettes !! Quand le premier adepte - continue-t-elle - reconnut son Dieu et sentit en lui l’Être Sublime, il n’initia fort heureusement que quelques élus ! Au delà du « connais-toi toi-même » de Socrate, du « Vous êtes des dieux » de Jésus aux scribes, du « nous sommes tous le temple du dieu vivant » de Paul, sachez que ces choses n’intéressent que les sages et qu’il vaut mieux n’en point parler... Le royaume des Cieux ne s’atteint que si nous nous unissons indissolublement avec notre Seigneur de Splendeur et de Lumière. Il faut prendre le Royaume des Cieux par la force ! La force qui est offerte à notre être matériel ! »... Hélèna se recule en gloussant et en boitillant dans l’ombre de sa niche....

    Théodore et Dorothée sont un peu secoués par cette apparition brutale et provocatrice...

    Mais voici  qu’un petit homme brun, aux yeux dorés, s’avance à son tour ... Ses habits sobres et bien repassés le font ressembler à un petit bourgeois provincial, mais il se dégage de son regard et de son allure une compassion et une présence extraordinaire : « Bonjour, petits cadeaux de Dieu, leur dit-il, je suis Philippe, j’étais déjà avec vous le jour de votre naissance, ma Sœur et mon Frère... Laissez-moi tempérer un peu les propos d’Hélèna qui a bien souffert dans sa chair lors de sa vie terrestre... Tant que vous direz : Toi c’est toi, mais moi c’est moi, vous aurez du chemin à faire ! Le ciel ne vient en aide qu’à ceux qui sont faibles et qui ont besoin d’aide et de secours. J’appelle forts ceux qui conservent leur soi-même et qui emploient le mot « moi ». Leur pouvoir ne va pas bien loin tandis que les faibles pourront tout et grandiront. Quiconque s’abaisse sera élevé. Celui qui est grand n’a besoin d’aucun secours car il est fort. Seuls les faibles entreront au ciel »...

    « Mais  - dit Dorothée - on dit qu’il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus... Les faibles et les miséreux sont les plus nombreux... Comment peut-il y avoir de progression vers la lumière pour tout le monde si tant d’êtres tombent en chemin ? »...

    Philippe sourit et recule à son tour dans l’ombre...

    Un homme de haute taille, au visage puissant et orné de grosses moustaches sombres, s’avance à son tour dans la lumière. Son visage est typé, mais il peut être aussi bien Turc que Grec ou Russe : « Moi, George, dit-il d’une voix forte, je vous dis que vous n’êtes qu’une absolue « merdité » ! ... Comment pouvez-vous parler du perfectionnement de l’homme et de ses limites ? Savez-vous seulement comment est fait l’homme ? Comment fonctionne cette satanée machine à trois étages ?... Cet athanor qui se nourrit de basse mangeaille, d’air et d’impressions ? Et qui ne sait que très rarement et qu’à force de travail acharné transformer ces trois matières ou hydrogènes en énergie plus pure ?... Pauvres apprentis saumons incapables de nager à contre courant ! Vous parlez de perfectionnement alors que vous n’êtes capables, comme la plupart de l’humanité, que de servir de nourriture à la lune !!! ... Vous, absolue merdité !! »

    Théodore regarde Dorothée et lui sourit :

    « Toujours abscons ce vieux George ! »

    ... George n’a pas fini : « Hélèna vous a parlé d’adepte et de chemin... L’homme n’a de limites que par rapport à sa nature et telle est la nature de l’homme :

    Au premier cadeau, il se prosterne, au deuxième il vous baise la main, au troisième il s’incline, au quatrième il se contente d’un signe de tête, au cinquième il devient familier, au sixième il vous insulte, au septième il vous traîne en justice parce que vous ne lui avez pas donné assez !

    Seul l’être humain qui a reconnu l’importance exagérée qu’il attribue à sa prétendue individualité et qui reconnaît sa presque complète nullité peut commencer à pratiquer l’observation de soi. Tous les faits anormaux et indésirables qui se produisent lors de ses divers fonctionnements psychiques et physiques et que son mental seul jusque là avait reconnu, commencent à imprégner sa nature profonde et suscitent en lui une énergie rendant possible un travail ultérieur...

    Il acquiert le pouvoir, à l’état de veille, de se « rappeler soi même » et la transformation lente et la non identification peuvent alors commencer ! Jusque là, vous ne vivez qu’avec votre mental qui est absolument nul ! »

    Dorothée sourit car elle commence à penser qu’une certaine compassion pour ses semblables se cache derrière l’apparente brutalité de George et sous son air un peu satanique.

    Théodore préfère le ton de Philippe, mais un nouveau personnage quitte sa niche pour venir les rejoindre au centre de la grotte.

    L’homme se met à parler tandis que les jumeaux l’observent. Taisen, il s’est présenté sous ce nom, est grand et solidement charpenté. Son visage est celui d’un japonais dans la force de l’âge. Il a le crâne rasé et un regard impérieux et goguenard. Sa voix est puissante et ses phrases sont ponctuées d’éclat de rire bruyants et communicatifs qui contrastent avec le sérieux de ses propos : « Quelle histoire de chercher la perfection et d’en vouloir connaître les limites !  Les gens calculent toujours : plus, moins, gain, perte, mais l’éducation doit foncièrement reposer sur cette notion qu’exprime le mot japonais « Mushotoku » ! ... intraduisible peut-être ou ce qui s’en rapproche : « Sans but, ni esprit de profit » ... À quoi peut alors se comparer la notion de perfection ? Ou de perfectionnement ? Bodai c’est la dimension de l’absolu, le Bodhisattva embrasse et relie l’absolu et le relatif et se compromet dans le monde pour le sauver... Sattva, revenir aux vivants, conduire autrui à l’éveil... De l’absolu au relatif, voie sans but, ni profit, aux antipodes de la vie d’ermite... Lorsque l’esprit est Mushotoku on n’a plus rien à craindre pour notre personne...  Le but se confond avec le chemin, la vraie compassion consiste en cet abandon, commence par lui et finit par lui... Pas de limites au delà.... » Taisen éclate de rire, content de sa courte et incontournable démonstration... Il conclut, sûr de lui : « Pendant Zazen, la pensée naît de Ku le rien, l’absolu ... Dans la vie elle naît de Shiki, les phénomènes. Et l’ego produit alors Mumyo l’ignorance ! » ... Il éclate de rire de nouveau et s’efface dans l’ombre.

    Krishnam reprend le devant de la scène, l’air légèrement excédé : « Tous les systèmes, le Zen, l’Indouisme, le système Chrétien ne sont que des balivernes. Un esprit qui s’exerce à un système, une méthode, un mantra est incapable de voir ce qui est vrai ! La vie est relation. Pour aller loin, il faut commencer par ce qui est près, c’est à dire nous mêmes et nos conditionnements. Il n’y a pas d’autre dieu que l’homme purifié. Celui là se connaît parfaitement, s’est libéré des fausses valeurs de l’égoïsme et de l’agitation mentale. Il découvre qu’il est lui même l’Impensable, l’Inconnu...Telle est mon optique, qui rejoint, en partie, celle du Bouddhisme quand il parle de la délivrance du karma ! »

    Théodore et Dorothée assistent à la joute, au début, sans y prendre part.... Bien qu’ils se sentent au centre du débat, et que leur questionnement sur les limites de la perfectibilité humaine semble engendrer la polémique ou présumée telle à laquelle ils assistent maintenant.

    « Cet homme purifié, semblable à l’Impensable, relié au Grand Tout, se hasarde Dorothée, il a bien fallu, s’il n’est point né comme cela, s’il n’a point eu, comme vous, rajoute-t-elle, un peu provocante, vos dons à la naissance, il a bien fallu qu’il emprunte un chemin, une voie, même si, pour vous, Krishnam, il ne peut s’agir là que d’un nouveau conditionnement ? Comment lui est venue  la méthode, comment a-t-il pu trouver la pratique lui permettant de se déconditionner justement ? »

    Un homme au type latin, le visage fin et encadré d’une barbe courte, s’approche à son tour des deux jumeaux... De taille moyenne, son corps est svelte et nerveux, il a une démarche et un regard de félin... Il habite son corps avec grâce et élégance... Il a très largement dépassé la soixantaine... Mais semble avoir quinze à vingt ans de moins...

    « Moi, Oscar, déclare-t-il, seul peut-être aujourd’hui parmi vous à habiter cette planète dans un corps encore incarné, laissez-moi répondre à notre ami Krishnam, et en même temps à quelques unes de vos interrogations ....

    Exercices, mantras, ou autres pratiques... Krishnam lui même s’y est pourtant soumis et exercé jusqu’à sa mort afin de maintenir son corps et son esprit dans les meilleures dispositions... J’ai toujours apprécié son discours décapant, mais étant moi-même « Les racines d’une nouvelle Tradition », son rejet vis à vis de l’apport de ses anciens maîtres et ses critiques à l’égard des grandes traditions passées me font sourire ! Il est vrai qu’en deçà de certaines expériences véritables, les mysticismes de toutes sortes, soi-disant prônés afin de perfectionner  l’être et l’âme humaine ne sont rien de plus qu’un ensemble de théories intellectuelles... Je ne vous ferais pas l’injure, au milieu de cette rencontre, de redéfinir homme, limites et perfectionnement... Nous parlons tous bien d’un perfectionnement spirituel et moral, d’un cheminement vers l’Éveil dont nous cherchons à savoir s’il est bordé par quelques limites... Nous ne parlons pas d’exploits artistiques ou sportifs ! Et cependant pour me faire l’écho de mon vieil ami Taisen qui a parfois quelque peu abusé du Saké, je dirais quelques mots sur ce corps, seul outil véritable que nous ayons ici-bas !

    Nos idées sur ce corps sont aujourd’hui proches de celles des tribus amazoniennes qui font de notre organisme un sac à deux ouvertures :

    L’une en haut sert à enfourner la nourriture, l’autre, en bas sert à évacuer les déchets ! Après un repas abondant, les indigènes sautent avec vivacité afin de répartir la nourriture dans le sac... Allez donc faire un tour le week-end prochain au gymnase club de votre quartier, ou dans quelqu’autre salle d’aérobic...

    Le processus des variables qui travaillent à produire un équilibre délicat et à créer l’énergie qu’on appelle « Chi » (ou Ki) est bien plus complexe... Le mouvement pour le mouvement ne sert à rien....

    Certains individus qui ont travaillé toute leur vie à se perfectionner semblent évités par la vieillesse... Comme certains animaux, ils seront les plus productifs à la fin de leur vie et partiront brusquement sans douleur ni souffrance et à un âge fort avancé... Accorder son corps comme un instrument de musique est indispensable et les exercices physiques deviennent à un certain stade intériorisés autant qu’extériorisés.

    Ce travail développe la vitalité, change notre être émotionnel, et améliore les capacités intellectuelles... Les sports actuels traitent souvent le corps comme une machine ... Alors qu’une certaine forme de concentration et de travail mental accompagnant des exercices choisis évitent la fatigue et régénère l’individu.

    Les asanas ou postures de méditation demandent des relaxations de plus en plus intenses et les difficultés provoquent la lutte du corps et de l’esprit.

    Le contrôle, qui est en même temps l’acquisition d’un état de non-attachement à toutes passions et désirs, s’acquiert avec le temps. Nous contrôlons nos actions (Karma yoga), nous unifions nos émotions (Bhakti yoga) et nos pensées obéissent à notre vraie nature (Jnana yoga). La liberté accompagne un processus de changement dans l’activité de nos organes, c’est la transmutation alchimique pendant laquelle les énergies les plus basses se transforment en compassion spirituelle et en amour sans attachement... Mais toutes les personnes rassemblées ici, connaissent ces processus, au moins intellectuellement, ajoute-t-il dans un sourire...

    Il y a neuf niveaux dans l’apprentissage  que j’ai formalisé et qui m’a été transmis... Et comme George, j’affirme que tout commence par un groupe, sinon une école... Car chaque individu profite de l’égrégore du groupe et le travail est incroyablement accéléré et facilité... Encore faut-il que les adeptes soient courageux et motivés et aient l’humilité de garder secrets les résultats et les exercices transmis, par respect pour la Tradition et pour éviter de perturber la crédulité et les croyances des débutants » ...

    « Vaste programme » murmure Théodore...

    Philippe revient dans la lumière et son visage reflète une certaine tristesse : « Ah le danger de ces compilations modernes et bien vendues.... Ah l’éveil monnayé comme au supermarché ! Vous George et Oscar, comme tant d’autres, vous avez créé des groupes et vos adeptes ont parfois payé chers vos enseignements même si vos bilans se voulaient transparents et vos intentions  louables.... Si le ciel vous met en possession d’un secret, usez-en gratuitement pour le bien d’autrui...  Malheur à celui qui pour transmettre les cadeaux du ciel, jusque là gardés jalousement, veut faire payer très cher son prochain !

    Les sociétés secrètes ne valent rien. Elles n’ont jamais fait de bien qu’aux leurs. Toutes vont au despotisme. Cela ne doit pas être ainsi. Nous sommes tous Frères, nous devons nous aider, et n’avoir point de secret, tout doit être en Lumière ! ».

    Théodore et Dorothée écoutent Philippe, puis se tournent vers l’homme qui est resté silencieux : « Qui es-tu, toi, le dernier qui n’a pas encore parlé » ? demande Théodore.

    L’homme qui s’approche alors est grand et fort. Son crâne est peu chevelu et il porte des grosses lunettes. Sa voix est douce, presque timide :

    « Je m’appelle Carl, et on m’a considéré comme thérapeute dans ma vie terrestre, bien que je n’ai jamais voulu me cacher derrière un rôle social. J’ai fait scandale car j’ai parlé de rencontre et contesté toutes les méthodes. Rencontre d’être à être, comme vous avez parlé de rencontre de l’homme avec Dieu ou avec un principe supérieur. Dans ma sphère, la polémique et les contradictions ressemblent bien aux vôtres... Mais je me garderais bien de parler de spiritualité si il faut évoquer le perfectionnement de l’homme ou le développement de la personne... Je préfère le mot transmission, même si j’ai failli embrasser la carrière religieuse que j’ai finie par abandonner pour la psychologie. L’arsenal conceptuel, méthodologique de tous les thérapeutes sert, au mieux, de véhicule à ses attitudes. Il n’a pas d’efficacité par lui même. C’est une illusion de penser que l’on peut conduire rationnellement une thérapie. Je n’ai jamais été pour un spontanéisme naïf, mais plutôt pour l’acceptation inconditionnelle de soi même et de l’autre. Cela s’obtient par une longue ascèse dont j’ai pu reconnaître quelques éléments dans vos propos ».

    « Il ne manquait plus qu’un docteur ! Grommelle George ! Cette race de charlatans s’est en plus enrichie maintenant des thérapeutes ! Vous absolue... »

    « On le sait, le coupe Oscar, absolue merdité !... Moi qui ai mes diplômes de médecin, j’ai aussi étudié le corps de l’homme avant de me pencher sur son esprit, et j’affirme employer dans mon école mystique une méthode rationnelle, chose que se refuse à aborder Carl alors qu’il a étudié comme moi des milliers de cas et approché le soi-disant et insondable mystère de la psyché !

    Trois, quatre ans maximum et je vous garantis l’Éveil.... Ma voie est proche de celle de George, mais plus rusée encore. J’ai mis trente ans à formaliser, expérimenter et publier ma méthode.... Une femme ou un homme courageux et motivés qui suivent mon enseignement jusqu’au bout peuvent atteindre l’Éveil total en quelques années ! »

    « Es-tu éveillé ? » demande doucement Philippe...

    « Absolument, répond Oscar, j’ai atteint le niveau d’un Bodhisattva, il n’y a aucun doute là dessus! »

    Dorothée et Théodore sont un peu effarés par la tournure de la discussion...

    « Les disciples d’Oscar doivent avoir beaucoup de chances avance Théodore, quand je pense qu’il y a des êtres qui, pour se perfectionner et atteindre l’éveil, travaillent plusieurs vies ! »

    Krishnam, un peu échauffé reprend la parole : « Quelles sont encore ces merveilleuses croyances destinées à repousser les engagements et à s’accommoder de ses échecs ? C'est mon Karma qui me vaut ça, j'approcherai de l'éveil dans une prochaine vie peut-être... Voilà les limites de cette vie, de ma vie !! Parlons-en de la réincarnation puisqu’elle semble pour beaucoup la solution idéale pour se perfectionner... Plus tard !

    Enquêtons honnêtement, pas de références à la Bible, à la Bhagavad Gita ou à quelques autres gourous...

    Il s’agit de revenir maintes fois à différentes époques.

    Quelle est cette qualité qui renaît ?

    Cette chose appelée âme est soit une entité spirituelle, soit un paquet de mes souvenirs, de mes désirs inassouvis, de mes échecs, etc...

    Si l’entité est spirituelle, elle ne peut être créée par moi, elle est autre, intemporelle, sans doute éternelle, immesurable ? Ce qui est intemporel, immesurable ne peut évoluer, ni se perfectionner ! Si c’est immortel au dedans de moi, je n’en ai aucun contrôle, ce n’est pas dans le champ de ma conscience... Comment savoir si cela se réincarne ou pas ? Si cela me transcende et que c’est la mort qui me préoccupe, je n’ai donc pas à m’en soucier. Ce qui me préoccupe donc, ce n’est pas la continuation d’une entité spirituelle mais le « je » de tous les jours avec mes œuvres et mes échecs, mes frustrations, mon compte en banque, etc... Est-ce dans la permanence de ces choses là que je vais trouver la sécurité et le perfectionnement ?

    Je sais que mon corps sera détruit et je veux savoir si l’idée du « je » va continuer... Ce « je » qui n’est que pensée identifiée à la croyance... Cette chose continuelle qui, en constante décomposition, n’a ni naissance ni mort, car le désir de continuer empêche le renouvellement.

    Un homme continuellement tracassé, par exemple, est comme mort.

    Sans nouvelle naissance pas de beauté ni de création... Que des limites.

    Voyez, l’amour n’est pas continu, mais à répétition, il se renouvelle de moment en moment... L’homme qui sait qu’en mourant, il évite de stocker et d’amasser psychologiquement et intellectuellement, meurt et renaît à chaque minute...

    Repousser les limites du perfectionnement, c’est peut-être tendre à l’immortalité et l’immortalité, c’est ce qui est mourant constamment et qui donc constamment se renouvelle... »

    « Ouah, s’exclame Dorothée, là je crois avoir compris quelque chose que j’avais pourtant souvent lue ou entendue dire ! Quelque chose d’essentiel ! »

    « Oui surenchérit Théodore, si c’est pour voir renaître ses frustrations, et tout ce que l’on n’a pas eu le courage de terminer, vive l’Éveil dans cette vie et le plus vite possible ! »

    « D’accord, dit Dorothée, mais tous ces illustres penseurs sont restés bien silencieux sur le chemin lui même : qu’il soit emprunté par le véhicule de la compassion et de l’amour ou celui du travail sur soi intensif... Il paraît plein d’embûches et bien escarpé, et crois-tu que cet Éveil sur lequel ils ne semblent pas toujours d’accord soit le bout du chemin, les limites ? »

    « Peut-être reprend Théodore y a-t-il deux possibilités ? L’ être serait capable d’individuation, d’actualisation de tous ses potentiels et arriverait à cet état d’Éveil, de Bouddha ?  (Et dans cette vie plutôt que dans une autre !)

    Mais peut-être cet état, décrit dans tant d’ouvrages traditionnels et dans tant de religions, n’est-il que l’état potentiel d’éveil de l’être humain actuel ?

    Ou alors il y a plusieurs degrés d’éveil ...

    « Ce qui expliquerait les différences flagrantes de comportement entre tous les soi-disant éveillés de cette grotte » rajoute Dorothée d’un petit ton caustique,

    « Ou - reprend Théodore - d’autres stades infinis existent après et qui ne seraient plus du domaine de l’humain tel qu’il est défini dans la question qui nous préoccupe ?

     « Puissé-je alors devenir, moi aussi, rien qu’une petite lumière sur le chemin pour mon frère » murmure Dorothée…

    « Et moi pour ma sœur » dit Théodore...

    Les Sept chercheurs de vérité se sont rapprochés et écoutent maintenant les jumeaux qui se parlent avec ferveur.

    « Tu as dit, je crois, dit Théodore à l’intention de George, qu’il fallait dépasser les pouvoirs et que tu en as eu l’expérience ? Que l’on pouvait alors perfectionner cette science des correspondances qui permet par le corps de l’homme, reflet microscopique du macrocosme, de se lier à Dame Nature Temple infini... « La nature est un temple où de vivants piliers... etc… Disait aussi le poète....?

    « Une fois, donc en correspondance avec la Nature ou le macrocosme qui par essence n’ont pas de limites, le perfectionnement de l’homme ou son évolution n’ont plus de limites ? » questionne à son tour Dorothée.

    « Chacun potentiellement est un Christ, un Bouddha, ou un être accompli, dit Hélèna, même si j’ai rappelé le peu d’élus et le grand nombre d’appelés ».

    « Et qui connaît le Fils connaît le Père » rajoute Philippe.

    « Nous sommes à l’aube de quelque chose et au crépuscule de ce songe », pense Dorothée à cet instant... Elle se tourne alors vers son frère un peu émue : « J’ai depuis quelques années un secret, peut-être le seul que je ne t’ai jamais dévoilé... Sur ce chemin, je ne suis plus seule, même si tu étais toujours à mes côtés... Et si je m’interroge parfois sur la valeur de ce choix, j’ai trouvé des compagnons de route qui m’aident aujourd’hui symboliquement à mieux connaître cette science des correspondances et je l’espère à me perfectionner «  Elle s’arrête devant le regard amusé de Théodore qui profite de ce léger silence : « Quel âge as-tu ma sœur ? ». Dorothée sourit et les deux jumeaux s’étreignent et s’embrassent trois fois.

    Théodore prend place à l’est, Dorothée à l’ouest et les neuf âmes de ce songe se prennent la main...

    Tous se regardent et c’est Philippe qui donne le mot de la fin :

    « Pour qu’il n’y ait plus de limites, il faut aborder la tentation et ne pas être tiède ! ».

     

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