• • Poésies à lire ou à relire

    IF…

    J’ai longtemps trimballé dans mon portefeuille, sur un tout petit papier, ce fameux poème, de Kipling imprimé en réduction et dans la très belle adaptation d’André Maurois. Mon père me l’avait fait découvrir, quand j’avais treize ou quatorze ans. J’étais Éclaireur Unioniste (Scout protestant) et avais encore pas mal d’illusions sur la pureté de cette « noble institution ». Des textes, comme ce poème, m’ont aidé à conserver ma foi et mon idéalisme dans bien des circonstances ! J’en ai découvert plus tard la version anglaise, et malgré le talent d’André Maurois, je préfère l’original dans la langue de Kipling… Notamment les derniers vers de Maurois « Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire Seront à tout jamais tes esclaves soumis Et, ce qui vaut bien mieux que les Rois et la Gloire,…» ne m’ont jamais réellement emballé… J’en propose ci-après cette traduction, plus proche du texte original en anglais.

    SI….

    Si tu gardes ta tête quand la folie des autres,
    S’acharne contre toi et te couvre de fautes
    Si tu restes confiant, lorsqu’on doute de toi,
    Et te veux tolérant, car l’opprobre est sans foi …
    Si l’attente chez toi n’engendre aucun soupir
    Que jamais médisances ne t’entraînent à mentir,
    Ni qu’être détesté ne te force à haïr,
    Sans de la perfection vouloir être l’image,
    Ni d’aimer pérorer en imitant les sages…


    Si tu gardes tes rêves sans n’être qu’un rêveur,
    Évitant que penser devienne un but en soi…
    Si tu peux accueillir l’Échec ou le Succès,
    En faisant part égale à ces deux impostures
    Si tu peux supporter que ta parole vraie,
    Changée par des fripons serve aux sots de pâture,
    Si l’œuvre de ta vie s’écroulant devant toi,
    Tu ramasses aussitôt les morceaux sans rancœur,
    Saisis tes vieux outils, et reprends le labeur…


    Si tu peux mettre en jeu tout ce qui t’appartient,
    Et en risquer l’enjeu d’un coup de pile ou face,
    En ayant tout perdu, pourtant garder la face,
    Repartir à zéro, sans un mot, ni chagrin ;
    Si tu mets ton pouvoir, ton audace et ton cœur,
    À servir ta cause, jusqu’à la dernière heure,
    Ne pas abandonner quand plus rien ne subsiste,
    En toi, que ce Vouloir, cette voix qui insiste,
    Et qui te crie : « Tiens-bon ! gardes Force et Vigueur ! »


    Si, parlant à la foule, tu gardes ta droiture,
    Accompagnes les rois en sachant d’où tu viens,
    D’amis ou d’ennemis, ne redoutes l’injure…
    Si, plus qu’un seul être, pour toi compte l’humain,
    Et si face à ce temps à la fuite implacable,
    Tu fais à chaque instant ce dont tu es capable,
    Permettant que toujours tes travaux s’accomplissent,
    Avec tout ce qu’il offre, ce Monde sera Tien…
    Et, bien plus encore, tu seras un Homme, mon fils !

    Rudyard KIPLING.
    Kipling a écrit ce poème en 1895, à l’âge de 30 ans. Il est souvent publié avant les lettres écrites une vingtaine d’années plus tard, et qu'échangèrent Kipling et son fils John alors que ce dernier était au front. John y trouva la mort, en 1915, quelques semaines avant ses dix-huit ans.
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    EL DESDICHADO

    Il existe bien des exégèses extraordinaires de ce poème symbolique de Gérard De Nerval.
    (voir par exemple http://www.pierdelune.com/nerval3.htm par Robert Marteau).

    Quand je l’ai lu, pour la première fois, adolescent, et sans aucune connaissance du langage symbolique, c’est sans doute son côté incantatoire et son incroyable musicalité qui m’ont frappé alors.

    Le titre « El Desdichado » m’évoquait aussi Ivanhoé de Walter Scott auquel De Nerval a emprunté son titre. Dans cette évocation de l’Angleterre médiévale, un mystérieux chevalier, compagnon de Richard Cœur de Lion, dépossédé de son château par Jean Sans Terre, se présente sans armoiries, vêtu de noir et masqué, au tournoi d’Ashby…  « Son bouclier, à côté d'un chêne déraciné portait le mot espagnol Desdichado ». Scott et son traducteur rendent le terme espagnol par “déshérité”. Dans mes souvenirs d’adolescent, le Chevalier était Robert Taylor et la belle Rébecca, la toute jeune et alors sublime, Élisabeth Taylor…Film de Richard Thorpe de 1952, édité en DVD il y a peu ! (Je n’ai jamais compris comment le Chevalier pouvait préférer la fade et blonde Joan Fontaine à la radieuse Rébecca !).

    EL DESDICHADO

    Je suis le Ténébreux, - le Veuf, - l'Inconsolé,
    Le Prince d'Aquitaine à la Tour abolie :
    Ma seule Etoile est morte, - et mon luth constellé
    Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

    Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m'as consolé,
    Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie,
    La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,
    Et la treille où le Pampre à la Rose s'allie.

    Suis-je Amour ou Phébus ?... Lusignan ou Biron ?
    Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;
    J'ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène...

    Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron :
    Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée
    Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.

    Gérard DE NERVAL.
    (extrait de Les Chimères, poème publié la première fois le 10 décembre 1853).

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    MA LOGE MÈRE

    De nouveau Kipling…
    Kipling était franc-maçon, c’est bien connu. La Loge dans laquelle il fut initié, sa Loge Mère était à Bombay… Kipling naquit à Bombay où son père était professeur à la Jeejeebhoy School of Art. Il y passa ses premières années d'enfance et revint en Angleterre à l’âge de six ans. On le confiera à une famille afin d'apprendre les us et coutumes de la vie anglaise. Pour le jeune Kipling, habitué à la chaleur et à la liberté de l'Inde, ce sera une véritable descente aux enfers.  Il qualifiera la maison de sa famille d'adoption de « maison de la désolation » expliquant que seules les visites mensuelles à sa tante lui avait permis de ne pas sombrer dans la folie et le désespoir.
    Il retournera en Inde en 1882 à l'age de dix sept ans et sera journaliste et correspondant de guerre. Ce sera, pour lui, comme un véritable retour au pays et ses écrits n'auront de cesse de dépeindre la vie des habitants de l'Inde et d’en raconter les récits et contes qui avaient abreuvé son enfance.
    On a parfois accusé Kipling d’impérialisme…On l’a même taxé d’être un défenseur de la colonisation, voire d’être raciste…Mais si l’on replace l'homme dans le contexte de l'Inde de la fin de XIXème siècle, on s’aperçoit que Kipling – qui n'a jamais vraiment aimé l'Angleterre – était particulièrement au fait des devoirs et des errements de la colonisation…Quant au racisme, lisez le poème ci-dessous…

    MA LOGE MÈRE

    Il y avait Rundle, le chef de station,
    Et Beazely du Chemin de fer,
    Et Ackerman de l’Intendance,
    Et Donkin de la prison ;
    Et Blake le sergent instructeur,
    Qui fut notre Vénérable deux fois.
    Et aussi, celui qui tenait le magasin
    des produits importés d’Europe,
    Ce vieux Framjee Eduljee.
    Dehors, c’était : « Sergent, Monsieur, Salut, Salaam ! »
    Dedans, c’était : « Mon Frère »
    Et c’était vraiment bien ainsi !
    Nous nous retrouvions sur le niveau,
    et nous nous séparions sur l’équerre,
    Moi, j’étais second Surveillant, dans ma Loge-Mère là-bas…

    Nous avions Bola Nath, le comptable,
    Et Saul, le Juif d’Aden,
    Et aussi Din Mohammed, le dessinateur
    Du Bureau du Cadastre ;
    Il y avait Babu Chuckerbutty,
    Et Amir Singh, le Sikh,
    Et Castro des ateliers de construction,
    Le Catholique Romain !

    Nos décors n’étaient pas rutilants,
    Et notre temple était vieux et dénudé,
    Mais nous connaissions les Règles et la Tradition,
    Et nous n’en dévions pas d’un pouce.
    Lorsque je regarde vers ce passé,
    Cette pensée me frappe bien souvent :
    Peu de choses auraient pu faire de nous
    des hommes sans foi, excepté nous-mêmes;

    Chaque mois, après la Tenue
    Nous allions nous asseoir et fumer
    (Nous ne faisions pas de banquets,
    de peur d’enfreindre la règle de caste d’un de nos Frères),
    Et l’un après l’autre, chacun prenait la parole
    et tout tournait autour des religions,
    Chacun se référant au Dieu
    qu’il connaissait le mieux.

    Et aucun frère ne s’enflammait
    Et la parole circulait sereinement
    Jusqu’au petit matin lorsque s’éveillent les perroquets,
    Et que crie ce maudit coucou porte-fièvre ;

    Nous avions évoqué tant de secrets et de mystères,
    Et tandis que nous chevauchions ensemble,
    rentrant chez nous, un peu ensommeillés,
    Mahomet, Dieu et Shiva,
    Se mêlaient étrangement dans nos têtes…

    Depuis, bien souvent,
    Mes pas, au Service du Gouvernement,
    M’ont mené de Kohat à Singapour,
    Et comme le veut la coutume,
    J’ai porté le Salut Fraternel,
    Dans toutes ces Loges d’Est en Ouest…

    Mais j’aimerais tant pouvoir les revoir,
    Une fois encore, tous ceux de ma Loge-Mère !
    J’aimerais tant les revoir,
    Mes Frères noirs et bruns,
    Retrouver l’odeur suave du tabac indien,
    Lorsque circule l’allume-cigare,
    Et qu’on perçoit les ronflements
    Du vieux gardien, endormi dans l’office…
    Oui, être là, Parfait Maçon,
    Dans ma Loge-Mère, une fois encore…
    Dehors, c’était : « Sergent, Monsieur, Salut, Salaam ! »
    Dedans, c’était : « Mon Frère »
    Et c’était vraiment bien ainsi !
    Nous nous retrouvions sur le niveau,
    et nous nous séparions sur l’équerre,

    Moi, j’étais second Surveillant, dans ma Loge-Mère là-bas…

    Rudyard KIPLING.
    (écrit en 1896 – Il avait 31 ans).
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    LA PRIÈRE DE L’ARTISAN

    Réelle ou écrite dans le style voulu, cette petite prière sympathique a orné les murs de la salle de réunion d’une entreprise dont j’ai fait partie, pendant quelques années. Ma foi, clients et fournisseurs ont été nombreux à m’en demander copie…Et j’ai plaisir à la publier ici parmi ces quelques textes choisis.

    LA PRIÈRE DE L’ARTISAN

    Apprends-moi, Seigneur,
    à bien user du temps que tu me donnes pour travailler,
    à bien l'employer sans rien en perdre.

    Apprends-moi à tirer profit des erreurs passées
    sans tomber dans le scrupule qui ronge.
    Apprends-moi à prévoir le plan sans me tourmenter,
    à imaginer l'œuvre sans me désoler si elle jaillit autrement.
    Apprends-moi à unir la hâte et la lenteur,
    la sérénité et la ferveur, le zèle et la paix.

    Aide-moi au départ de l'ouvrage,
    là où je suis le plus faible.
    Aide-moi au cœur du labeur
    à tenir serré le fil de l'attention.

    Et surtout comble Toi-même
    les vides de mon oeuvre, Seigneur !

    Dans tout le labeur de mes mains
    laisse une grâce de Toi pour parler aux autres
    et un défaut de moi pour me parler à moi-même.

    Garde en moi l'espérance de la perfection,
    sans quoi je perdrais cœur.
    Garde-moi dans l'impuissance de la perfection,
    sans quoi je me perdrais d'orgueil.

    Purifie mon regard :
    Quand je fais mal, il n'est pas sûr que ce soit mal,
    et quand je fais bien, il n'est pas sûr que ce soit bien.

    Seigneur, ne me laisse jamais oublier
    que tout savoir est vain sauf là où il y a du travail,
    et que tout travail est vide sauf là où il y a amour,
    et que tout amour est creux qui ne me lie à moi-même
    et aux autres et à Toi, Seigneur !

    Enseigne-moi à prier avec mes mains,
    mes bras et toutes mes forces.

    Rappelle-moi que l'ouvrage de mes mains t'appartient
    et qu'il m'appartient de te le rendre en le donnant ;
    que si je le fais par goût du profit,
    comme un fruit oublié je pourrirai à l'automne ;
    que si je le fais pour plaire aux autres
    comme la fleur de l'herbe je fanerai au soir ;
    mais si je le fais pour l'amour du bien,
    je demeurerai dans le bien ;

    et le temps de faire bien et à ta gloire,
    c'est tout de suite, Amen !

    Auteur anonyme.
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    L’ALBATROS

    Ce poème de Baudelaire, est certes bien connu, mais comme j’ai fait figurer un albatros ou un goéland dans l’en-tête graphique de ce blog, j’ai voulu que mes visiteurs aient le texte « sous la main » ! Dans mon petit article « Le Bestiaire et la Bannière », j’évoque le symbolisme des « animaux-totem » choisis pour illustrer cette bannière d’accueil… Baudelaire le dit bien mieux que moi !

     L’ALBATROS

    Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
    Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
    Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
    Le navire glissant sur les gouffres amers.

    A peine les ont-ils déposés sur les planches,
    Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
    Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
    Comme des avirons traîner à côté d'eux.

    Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
    Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !
    L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
    L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !

    Le Poète est semblable au prince des nuées
    Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;
    Exilé sur le sol au milieu des huées,
    Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

    Charles BAUDELAIRE.
    (1821-1867) 
    (Recueil : Les fleurs du mal)

    _____________________________________________________________________

    LA GUERRE SAINTE

    René Daumal, né en 1908 fut poète et écrivain. À quinze ans, il avait déjà une grande connaissance du sanskrit et de la philosophie indienne qu’il avait étudiés par lui-même. De dix sept à dix neuf ans, Il est l'élève d’Alain au lycée Henri IV à Paris. Avec Roger Gilbert Lecomte, Robert Meyrat et Pierre Minet, il fonde la revue Le Grand Jeu. En 1930, il rencontre Alexandre de Salzmann, disciple de Gurdjieff, et il décide de changer de vie.

    « La grande beuverie », son premier roman, présente une critique pleine d’humour de la société. En 1933, il obtient le prix Doucet pour « Le contre-ciel ». Il va se lier d’amitié avec l’écrivain Luc Dietrich et Lanza del Vasto. Mais une tuberculose avancée l’oblige à séjourner le plus possible en montagne.

    Puis la guerre arrive… Il s’est marié avec Véra Milanova, et ils vivent dans des conditions extrêmement difficiles. Il compose ses plus belles lettres, écrit « La Guerre Sainte » et commence le célèbre et inachevé « Mont Analogue ». Il meurt à Paris, à l’âge de trente six ans.

     

    LA GUERRE SAINTE

     Je vais faire un poème sur la guerre. Ce ne sera peut-être pas un vrai poème, mais ce sera sur une vraie guerre.

     
     Ce ne sera pas un vrai poème, parce que le vrai poète, s’il était ici, et si le bruit se répandait parmi la foule qu’il allât parler - alors un grand silence se ferait, un lourd silence d’abord se gonflerait, un silence gros de mille tonnerres.
     

     Visible, nous le verrions, le poète et voyant, il nous verrait ; et nous pâlirions dans nos pauvres ombres, nous lui en voudrions d’être si réel, nous les malingres, nous les gênés, nous les tout-chose.

     

     Il serait ici, plein à craquer des multitudes des ennemis qu’il contient - car il les contient, et les contente quand il veut - incandescent de douleur et de sacrée colère, tranquille comme un artificier, dans le grand silence il ouvrirait un petit robinet, le tout petit robinet du moulin à paroles, et par là nous lâcherait un poème, un tel poème qu’on en deviendrait vert.

     

     Ce que je vais faire ne sera pas un vrai poème poétique de poète, car si le mot "guerre" était dit dans un vrai poème - alors la guerre, la vraie guerre dont parlerait le vrai poète, la guerre sans merci, la guerre sans compromis s’allumerait définitivement dans le dedans de nos cœurs.

     

     Car dans un vrai poème les mots portent leurs choses.

     

     Mais ce ne sera pas non plus discours philosophique. Car pour être philosophe, pour aimer la vérité plus que soi-même, il faut être mort à l’erreur, il faut avoir tué les traîtres complaisances du rêve et de l’illusion commode. Et cela, c’est le but et la fin de la guerre, et la guerre est à peine commencée, il y a encore des traîtres à démasquer.

     

     Et ce ne sera pas non plus œuvre de science. Car pour être un savant, pour voir et aimer voir les choses telles qu’elles sont, il faut être soi-même, et aimer se voir, tel qu’on est. Il faut avoir brisé les miroirs menteurs, il faut avoir tué d’un regard impitoyable les fantômes insinuants. Et cela, c’est le but et la fin de la guerre, et la guerre est à peine commencée, il y a encore des masques à arracher.

     

     Et ce ne sera pas non plus un chant enthousiaste. Car l’enthousiasme est stable quand le dieu s’est dressé, quand les ennemis ne sont plus que des forces sans formes, quand le tintamarre de guerre tinte à tout casser, et la guerre est à peine commencée, nous n’avons pas encore jeté au feu notre literie.

     

     Ce ne sera pas non plus une invocation magique, car le magicien demande à son dieu "Fais ce qui me plaît", et il refuse de faire la guerre à son pire ennemi, si l’ennemi lui plaît et pourtant ce ne sera pas davantage une prière de croyant, car le croyant demande à son Dieu : "Fais ce que tu veux", et pour cela il a dû mettre le fer et le feu dans les entrailles de son plus cher ennemi, - ce qui est le fait de la guerre, et la guerre est à peine commencée.

     

     Ce sera un peu de tout cela, un peu d’espoir et d’effort vers tout cela, et ce sera aussi un peu un appel aux armes. Un appel que le jeu des échos pourra me renvoyer, et que peut-être d’autres entendront.

     

     Vous devinez maintenant de quelle guerre je veux parler.

     

     Des autres guerres - de celles que l’on subit - je ne parlerai pas. Si j’en parlais, ce serait de la littérature ordinaire, un substitut, un à-défaut, une excuse. Comme il m’est arrivé d’employer le mot "terrible" alors que je n’avais pas la chair de poule. Comme j’ai employé l’expression "crever de faim" alors que je n’en étais pas arrivé à voler aux étalages. Comme j’ai parlé de folie avant d’avoir tenté de regarder l’infini par le trou de la serrure. Comme j’ai parlé de mort, avant d’avoir senti ma langue prendre le goût de sel de l’irréparable. Comme certains parlent de pureté, qui se sont toujours considérés comme supérieurs au porc domestique. Comme certains parlent de liberté, qui adorent et repeignent leurs chaînes. Comme certains parlent d’amour, qui n’aiment que l’ombre d’eux-mêmes. Ou de sacrifice, qui ne se couperaient pour rien le plus petit doigt. Ou de connaissance, qui se déguisent à leurs propres yeux. Comme c’est notre grande maladie de parler pour ne rien voir.

     

     Ce serait un substitut impuissant, comme des vieillards et des malades parlent volontiers des coups que donnent ou reçoivent les jeunes gens bien portants.

     

     Ai-je donc le droit de parler de cette autre guerre - celle qu’on ne subit pas seulement alors qu’elle n’est peut-être pas irrémédiablement allumée en moi ? Alors que j’en suis encore aux escarmouches ? Certes, j’en ai rarement le droit. Mais "rarement le droit", cela veut dire aussi "quelquefois le devoir" et surtout "le besoin", car je n’aurai jamais trop d’alliés.

     

     J’essaierai donc de parler de la guerre sainte.

     

     Puisse-t-elle éclater d’une façon irréparable Elle s’allume bien, de temps en temps, ce n’est jamais pour très longtemps. Au premier semblant de victoire, je m’admire triompher, et je fais le généreux, et je pactise avec l’ennemi. Il y a des traîtres dans la maison, mais ils ont des mines d’amis, ce serait si déplaisant de les démasquer ! Ils ont leur place au coin du feu, leurs fauteuils et leurs pantoufles, et ils viennent quand je somnole, en m’offrant un compliment, une histoire palpitante ou drôle, des fleurs et des friandises, et parfois un beau chapeau à plumes. Ils parlent à la première personne, c’est ma voix que je crois entendre, c’est ma voix que je crois émettre : "je suis ..., je sais ... , Je veux..., qui me crient "Ne nous crève pas, nous sommes du même sang !", pustules qui pleurnichent : "Nous sommes ton seul bien, ton seul ornement, continue donc à nous nourrir, il ne t’en coûte pas tellement !".

     

     Et ils sont nombreux, et ils sont charmants, ils sont pitoyables, ils sont arrogants, ils font du chantage, ils se coalisent mais ces barbares ne respectent rien - rien de vrai, je veux dire, car devant tout le reste, ils sont tire-bouchonnés de respect. C’est grâce à eux que je fais figure, ce sont eux qui occupent la place et tiennent les clefs de l’armoire aux masques. Ils me disent "Nous t’habillons sans nous, comment te présenterais-tu dans le beau monde ?" -Oh plutôt aller nu comme une larve !

     

     Pour combattre ces armées, je n’ai qu’une toute petite épée, à peine visible à l’œil nu, coupante comme un rasoir, c’est vrai, et très meurtrière. Mais si petite vraiment, que je la perds à chaque instant. Je ne sais jamais où je l’ai fourrée. Et quand je l’ai retrouvée, alors je la trouve lourde à porter, et difficile à manier, ma meurtrière petite épée.

     

     Moi, je sais dire à peine quelques mots, et encore ce sont plutôt des vagissements, tandis qu’eux, ils savent même écrire. Il y en a toujours un dans ma bouche, qui guette mes paroles quand je voudrais parler. Il les écoute, garde tout pour lui, et parle à ma place, avec les mêmes mots - mais son immonde accent. Et c’est grâce à lui qu’on me considère, et qu’on me trouve intelligent. (Mais ceux qui savent ne s’y trompent pas : puissè-je entendre ceux qui savent !)

     

     Ces fantômes me volent tout. Après cela, ils ont beau jeu de m’apitoyer "Nous te protégeons, nous t’exprimons, nous te faisons valoir. Et tu veux nous assassiner ! Mais c’est toi-même que tu déchires, quand tu nous rabroues, quand tu nous tapes méchamment sur notre sensible nez, à nous tes bons amis."

     

     Et la sale pitié, avec ses tiédeurs, vient m’affaiblir. Contre vous, fantômes, toute la lumière ! Que j’allume la lampe, et vous vous tairez. Que j’ouvre un œil, et vous disparaîtrez. Car vous êtes du vide sculpté, du néant grimé. Contre vous, la guerre à outrance. Nulle pitié, nulle tolérance. Un seul droit : le droit du plus être.

     

     Mais maintenant, c’est une autre chanson. Ils se sentent repérés. Alors, ils font les conciliants. "En effet, c’est toi le maître. Mais qu’est-ce qu’un maître sans serviteurs ? Garde-nous à nos modestes places, nous promettons de t’aider. Tiens, par exemple : figures-toi que tu veuilles écrire un poème. Comment ferais-tu sans nous ?"

     

     Oui, rebelles, un jour je vous remettrai à vos places. Je vous courberai sous mon joug, je vous nourrirai de foin, et vous étrillerai chaque matin. Mais tant que vous sucerez mon sang et volerez ma parole, oh ! plutôt jamais n’écrire de poèmes !

     

     Voyez la paix qu’on me propose. Fermer les yeux pour ne pas voir le crime. S’agiter du matin au soir pour ne pas voir la mort toujours béante. Se croire victorieux avant d’avoir lutté. Paix de mensonge ! S’accommoder de ses lâchetés, puisque tout le monde s’en accommode. Paix de vaincus. Un peu de crasse, un peu d’ivrognerie, un peu de blasphème, sous des mots d’esprit, un peu de mascarade, dont on fait vertu, un peu de paresse et de rêverie, et même beaucoup si l’on est artiste, un peu de tout cela, avec, autour, toute une boutique de confiserie de belles paroles, voilà la paix qu’on me propose. Paix de vendus ! Et pour sauvegarder cette paix honteuse, on ferait tout, on ferait la guerre à son semblable. Car il existe une vieille et sûre recette pour conserver toujours la paix en soi : c’est d’accuser toujours les autres. Paix de trahison !

     

     Vous savez maintenant que je veux parler de la guerre sainte.

     

     Celui qui a déclaré cette guerre en lui, il est en paix avec ses semblables, et, bien qu’il soit tout entier le champ de la plus violente bataille, au-dedans du dedans de lui-même règne une paix plus active que toutes les guerres. Et plus règne la paix au dedans du dedans, dans le silence et la solitude centrale, plus fait rage la guerre contre le tumulte des mensonges et l’innombrable illusion.

     

     Dans ce vaste silence bardé de cris de guerre, caché du dehors par le fuyant mirage du temps, l’éternel vainqueur entend les voix d’autres silences. Seul, ayant dissous l’illusion de n’être pas seul, seul, il n’est plus seul à être seul. Mais je suis séparé de lui par ces armées de fantômes que je dois anéantir. Puissè-je un jour m’installer dans cette citadelle. Sur les remparts, que je sois déchiré jusqu’à l’os, pour que le tumulte n’entre pas la chambre royale !

     

     "Mais tuerai-je ?" demande Ardjouna le guerrier. "Paierai-je le tribut à César ?" demande un autre. - Tue, est-il répondu, si tu es un tueur. Tu n’as pas le choix. Mais si tes mains se rougissent du sang des ennemis, n’en laisses pas une goutte éclabousser la chambre royale, où attend le vainqueur immobile. - Paie, est-il répondu, mais ne laisse pas César jeter un seul coup d’œil sur le trésor royal.

     

     Et moi qui n’ai pas d’autre arme, dans le monde de César, que la parole, moi qui n’ai d’autre monnaie, dans le monde de César, que des mots, parlerai-je ?

     

     Je parlerai pour m’appeler à la guerre sainte. Je parlerai pour dénoncer les traîtres que j’ai nourris. Je parlerai pour que mes paroles fassent honte à mes actions, jusqu’au jour où une paix cuirassée de tonnerre régnera dans la chambre de l’éternel vainqueur.

     

     Et parce que j’ai employé le mot de guerre, et que ce mot de guerre n’est plus aujourd’hui un simple bruit que les gens instruits font avec leurs bouches, parce que c’est maintenant un mot sérieux et lourd de sens, on saura que je parle sérieusement et que ce ne sont pas de vains bruits que je fais avec ma bouche.

     
     

    René DAUMAL.

     

    (Printemps 1940).

     
    ...à Suivre...

     



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